Les grandes marques de mobilier suisse : histoire, savoir-faire et repères d'achat
Quand on parle de mobilier suisse, quelques noms reviennent toujours : Vitra, USM, De Sede, Girsberger, Horgenglarus, Wogg et Röthlisberger. Ce sont pour la plupart des entreprises familiales, souvent centenaires, qui produisent encore aujourd’hui en Suisse (ou juste de l’autre côté de la frontière) et qui ont donné naissance à des pièces devenues des classiques du design. Cet article retrace l’histoire vérifiée de chacune, précise où elles fabriquent, quelles sont leurs pièces de référence, et donne des repères concrets pour reconnaître, acheter et entretenir ces meubles. L’objectif n’est pas de dresser un palmarès, mais de comprendre ce que recouvre réellement le label « mobilier suisse ».
Ce que « fabriqué en Suisse » signifie dans le mobilier
Contrairement à l’horlogerie, où l’appellation « Swiss made » est encadrée par l’ordonnance fédérale sur l’utilisation du nom « Suisse » pour les montres, il n’existe pas de définition légale unique du « mobilier suisse ». Une marque peut être suisse par son siège et son actionnariat tout en produisant une partie de ses pièces à l’étranger, ou l’inverse. Le cas de Vitra illustre bien cette nuance : l’entreprise est suisse, mais son principal site de production se trouve en Allemagne.
Concrètement, trois critères aident à situer une marque : le lieu du siège social et de la propriété, le lieu de fabrication, et la part de valeur ajoutée réalisée en Suisse. Un consommateur attentif regardera donc au-delà du logo. Pour approfondir la question du bois local et de sa traçabilité, notre article sur les avantages du bois massif suisse détaille les essences et les circuits d’approvisionnement.
Vitra : l’éditeur suisse du design international
Vitra est une entreprise familiale suisse dont le siège se trouve à Birsfelden, dans le canton de Bâle-Campagne. Elle a été fondée en 1950 par Willi et Erika Fehlbaum. En 1953, lors d’un voyage à New York, les Fehlbaum découvrent les meubles de Charles et Ray Eames et de George Nelson. Willi Fehlbaum négocie alors avec l’éditeur américain Herman Miller le droit de produire ces créations en Europe, et la fabrication commence en 1957.
Le catalogue Vitra s’est construit autour de cette logique d’édition : la marque produit les œuvres de designers plutôt que de créer sous son seul nom. En 1967, elle lance la Panton Chair de Verner Panton, présentée comme la première chaise cantilever en plastique moulé d’une seule pièce. En 1977, Rolf Fehlbaum reprend la direction de l’entreprise. Le partenariat avec Herman Miller prend fin d’un commun accord en 1984, après quoi Vitra obtient les droits sur les créations des Eames et de Nelson pour l’Europe et le Moyen-Orient.
Le Vitra Campus de Weil am Rhein
Un incendie détruit une grande partie des installations de production de Weil am Rhein, en Allemagne, en 1981. Cet événement est à l’origine de ce qui deviendra le Vitra Campus. L’architecte britannique Nicholas Grimshaw est d’abord chargé de reconstruire les usines. Puis, à partir de sa rencontre avec Frank Gehry au milieu des années 1980, Vitra abandonne l’idée d’un plan d’ensemble uniforme et confie ses bâtiments à des architectes différents.
On y trouve aujourd’hui, entre autres : le Vitra Design Museum et un bâtiment d’usine signés Frank Gehry (1989), la caserne de pompiers de Zaha Hadid (1993, sa première réalisation achevée), le pavillon de conférence de Tadao Ando (1993, sa première œuvre hors du Japon), la VitraHaus de Herzog & de Meuron (2010) et un bâtiment de production de SANAA (2011). Le musée, constitué en fondation indépendante, conserve une collection de mobilier qui sert de référence pour l’histoire du design du XXe siècle. En 2013, Vitra a par ailleurs racheté la marque finlandaise Artek.
Pour le lecteur, Vitra est donc moins une manufacture traditionnelle qu’une maison d’édition qui met en production, avec un haut niveau d’exigence, des dessins d’auteurs. Les rééditions Eames vendues en Europe passent par Vitra, ce qui a son importance quand on cherche une pièce authentique plutôt qu’une copie.
USM : la modularité métallique née à Münsingen
USM Modular Furniture est un fabricant suisse de mobilier modulaire pour la maison et le bureau. L’entreprise a été fondée en 1885 par Ulrich Schärer à Münsingen, dans le canton de Berne, comme atelier de ferronnerie et de quincaillerie de fenêtres. À la fin des années 1940, elle élargit sa production aux ouvrages en tôle pour répondre à la demande de l’après-guerre.
Le tournant a lieu en 1961. Paul Schärer, petit-fils du fondateur, décide de moderniser l’usine et commande à l’architecte suisse Fritz Haller un bâtiment capable d’abriter la production et les bureaux. La collaboration fonctionne si bien qu’en 1963, Schärer et Haller conçoivent ensemble un système de mobilier pour les bureaux ouverts de l’entreprise : c’est la naissance du système USM Haller.
Le système USM Haller
Le principe repose sur trois éléments : une boule de raccord en laiton chromé, des tubes de liaison et des panneaux. À partir de ces composants, on construit dans toutes les directions, on démonte et on reconfigure selon les besoins. Cette logique de « la forme suit la fonction » explique pourquoi un meuble USM acheté aujourd’hui peut s’agrandir dans dix ans avec des pièces compatibles.
Le système USM Haller figure dans les collections permanentes du Museum of Modern Art de New York et du Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum. La gamme s’est étoffée au fil des ans : le système de présentation USM Display (1989), le système de tables modulaires USM Kitos (1990) et le système d’organisation interne USM Inos (1996). En 2010, la marque a lancé aux États-Unis un programme « Quick Ship » de livraison rapide de configurations standard.
Pour l’acheteur, deux points méritent attention. D’abord, la couleur : le système est proposé dans une palette limitée mais stable dans le temps, ce qui facilite l’ajout ultérieur d’éléments assortis. Ensuite, la valeur de revente : un meuble USM en bon état se revend bien sur le marché de l’occasion, précisément parce qu’il est réparable et extensible. C’est un argument concret en faveur de la durabilité, au sens d’un objet qui reste utilisable et cessible.
De Sede : la sellerie de luxe de Klingnau
De Sede est un fabricant suisse de meubles et d’accessoires en cuir dont le siège est à Klingnau, dans le canton d’Argovie. L’entreprise trouve son origine dans un atelier de sellerie fondé en 1962 par le maître sellier Ernst Lüthy. En 1965, l’affaire familiale devient une société anonyme, la de Sede AG, et commence à faire appel à des designers internationaux tout en développant un réseau de distribution à l’étranger.
La pièce la plus connue de la marque est le canapé modulaire DS-600, surnommé « le mille-pattes » en raison de sa longueur variable. Il a été conçu par Ueli Berger, Eleonore Peduzzi Riva, Heinz Ulrich et Klaus Vogt. Son principe d’assemblage par éléments permet de composer une assise de la longueur souhaitée, ce qui en a fait une référence de la fin des années 1960.
Aujourd’hui, l’entreprise produit environ 11 000 pièces par an, en grande partie fabriquées à la main, et exporte une large part de sa production. La totalité de la fabrication reste en Suisse, à Klingnau. Depuis 2017, De Sede réalise aussi une collection de sacs en cuir dans la même usine, et a ouvert un showroom à Los Angeles.
Le cuir étant la matière signature de la marque, l’entretien conditionne la longévité de ces meubles. Un cuir pleine fleur se nourrit et se protège régulièrement ; nos guides sur comment nettoyer et entretenir le cuir de son canapé et sur la rénovation d’un canapé en cuir par teinture détaillent les gestes à connaître avant et après l’achat.
Girsberger : l’assise ergonomique depuis Zurich
Girsberger a été fondée en 1889 à Zurich comme atelier de tournage sur bois. Les premières productions étaient des objets tournés du quotidien, puis des tabourets de piano et des chaises de salle à manger ornementées, typiques de la période. Après la mort précoce du fondateur Heinrich Girsberger, l’entreprise est reprise en 1919 par Wilhelm Girsberger.
L’histoire de la marque est marquée par l’ergonomie. Dès 1910, l’atelier met au point un tabouret d’établi à hauteur réglable en continu et dépose son premier brevet pour ce mécanisme. Le modèle 111 qui en découle sera produit pendant environ soixante ans, jusqu’en 1970. Les premières chaises de bureau pivotantes dotées d’un soutien lombaire mobile suivent dès 1912. Au milieu du XXe siècle, l’entreprise quitte Zurich pour s’installer à Bützberg, dans le canton de Berne, où elle construit un nouveau siège adapté à la production en série.
Girsberger produit aujourd’hui des sièges pivotants, des chaises, des tabourets, des fauteuils et des tables, avec un savoir-faire particulier sur le bois massif et une activité de fabrication sur mesure. La marque propose aussi des services de remise à neuf (refurbishing et upcycling) de son propre mobilier, une démarche cohérente avec l’idée d’un meuble réparable plutôt que jetable. Si vous équipez un poste de télétravail, notre comparatif sur les fauteuils ergonomiques pour le télétravail aide à situer ce type d’assise face aux alternatives du marché.
Horgenglarus : la plus ancienne manufacture de chaises de Suisse
Horgenglarus (dont l’auto-désignation est « ag möbelfabrik horgenglarus ») est considérée comme la plus ancienne manufacture de chaises et de tables de Suisse. Son nom combine celui de son site d’origine, Horgen près de Zurich, et celui de Glaris, où l’entreprise s’est étendue en 1902. Elle a été fondée en 1880 par Emil Baumann comme atelier artisanal, et se trouve depuis 1902 dans la ville de Glaris. Toute la production reste réalisée en Suisse.
Baumann a repris la technique du bois cintré, apparue en Allemagne et en Autriche autour de 1900, et l’a développée en Suisse. Le procédé consiste à assouplir le bois à la vapeur d’eau chaude, à le mettre en forme, puis à le sécher pendant plusieurs jours. En 1902, la société devient une société anonyme et se répartit entre deux sites : Glaris pour les meubles en bois cintré, Horgen pour les chaises sciées. Le site de Horgen fermera en 1948.
La chaise « Classic », dont le modèle 1-380 est le plus connu, est produite sans interruption depuis 1918 dans la manufacture de Glaris. C’est l’une des pièces qui ancre la réputation de la marque. Horgenglarus a collaboré au fil du temps avec des architectes et designers de premier plan, parmi lesquels Max Ernst Haefeli, Werner Max Moser, Max Bill, Trix et Robert Haussmann et Hannes Wettstein, et plus récemment Herzog & de Meuron, David Chipperfield et Max Dudler. En 1925, Le Corbusier a présenté des chaises de la marque (le « modèle 1224 ») dans son pavillon de L’Esprit Nouveau à l’Exposition internationale des arts décoratifs de Paris.
L’entreprise a traversé une crise économique à la fin des années 1990. Elle a été reprise en 1999 par l’entrepreneur et homme politique suisse Markus Landolt, qui l’a assainie, avant d’être vendue en 2011 à la famille von Nordeck. Cet historique explique pourquoi la marque existe encore : sa survie a tenu à des reprises successives plutôt qu’à une continuité sans accroc.
Wogg : le mobilier système, du meuble roulant aux fronts flexibles
Wogg a été fondée en 1983 dans le canton d’Argovie. La marque s’est fait connaître par un design épuré et par des solutions de rangement techniques, développées avec des designers réputés. Son catalogue historique porte la signature de créateurs comme Christophe Marchand, Alfredo Häberli ou Shigeru Uchida.
La spécialité la plus identifiable de Wogg est le front roulant (« Rollfront »), un volet souple qui coulisse et permet des formes courbes que le mobilier rigide ne sait pas produire. La marque a fait breveter un système, présenté sous la référence WOGG N° 888, qui vise à réaliser des rayons concaves et convexes. Wogg revendique plusieurs distinctions de design, notamment le German Design Award, le Good Design Award et l’iF Design Award pour certains de ses produits.
Wogg se situe donc à la frontière entre le meuble d’auteur et le système technique intégrable à l’architecture d’intérieur. C’est une marque à connaître pour les projets où le rangement doit épouser des volumes particuliers, plus que pour l’achat d’une pièce isolée.
Röthlisberger : la menuiserie d’auteur de Gümligen
Röthlisberger est une entreprise familiale de quatrième génération dont le siège se trouve à Gümligen, dans la commune de Muri près de Berne. Elle comprend deux activités : Röthlisberger Innenausbau, spécialisée dans l’agencement intérieur haut de gamme, et la Röthlisberger Kollektion, sa collection de meubles éditée en collaboration avec des designers. La description qui circule parfois d’une origine « lucernoise » est inexacte : la manufacture est bernoise.
La Röthlisberger Kollektion a fêté ses quarante ans en 2017, ce qui situe son lancement autour de 1977. La marque a construit sa réputation sur des pièces produites en petites séries et régulièrement primées. Parmi les distinctions documentées : un iF Gold Award en 2007 pour la table Allumette, l’IF Design Award 2014 pour la table Takushi de Gavin Harris, le Design Preis Schweiz 2013 pour l’étagère Etage de Moritz Schmid et le même prix en 2017 pour la chaise Stabellö de Tomoko Azumi. La quatrième génération a repris la direction en 2017.
L’entreprise a aussi investi dans la production intégrée : internalisation de la fabrication du bois massif en 2008, installation d’un vaste système solaire couvrant ses besoins électriques en 2015, complété par un chauffage alimenté par les déchets de production. Ce modèle de manufacture presque autonome en énergie illustre une tendance de fond du secteur, que nous abordons aussi dans notre dossier sur la décoration alpine moderne mêlant bois et pierre.
Comment acheter et reconnaître ces pièces
Ces marques partagent quelques logiques d’achat qu’il est utile de connaître avant de se décider.
- Privilégier les revendeurs agréés ou les showrooms des marques. Pour les rééditions de designers (Eames chez Vitra, par exemple), passer par le circuit officiel évite les copies. Le marché du design suisse et international génère de nombreuses reproductions de qualité variable.
- Vérifier la réparabilité et la disponibilité des pièces détachées. USM et Girsberger, en particulier, misent sur des meubles reconfigurables et remis à neuf. Un meuble que l’on peut réparer ou agrandir coûte souvent plus cher à l’achat, mais s’amortit sur des décennies.
- Considérer le marché de l’occasion. Un système USM Haller ou un canapé De Sede en bon état se revend et s’achète d’occasion. Pour un premier équipement, c’est une porte d’entrée abordable vers ces marques. Nos repères sur l’achat de meubles vintage en Suisse et sur la façon de vendre son mobilier en Suisse complètent utilement cette approche.
- Distinguer la valeur d’usage de la valeur de collection. Une chaise Horgenglarus « Classic » est d’abord un objet du quotidien robuste ; certaines éditions limitées Röthlisberger relèvent davantage de la pièce de collection. Le budget et l’usage attendu ne sont pas les mêmes.
Où voir ces marques en Suisse et à proximité
Plusieurs de ces fabricants disposent de showrooms ouverts au public ou de lieux d’exposition. Le Vitra Design Museum et le Vitra Campus, à Weil am Rhein, sont accessibles depuis Bâle et présentent une collection de référence pour l’histoire du mobilier. Horgenglarus dispose d’un showroom dans sa manufacture de Glaris, Wogg d’un showroom en Argovie, De Sede d’un espace d’exposition à Klingnau. Pour situer ces marques dans l’écosystème plus large du design suisse, notre article sur l’histoire du design de mobilier suisse et celui consacré aux designers de mobilier suisses célèbres apportent le contexte des créateurs. Le lien entre tradition suisse et influences voisines est par ailleurs traité dans notre analyse de l’influence du design italien sur le mobilier suisse.
Ce qu’il faut retenir
Le point commun de ces marques n’est pas un style unique. Vitra édite le design international depuis Birsfelden, USM a inventé un système modulaire métallique à Münsingen, De Sede travaille le cuir à Klingnau, Girsberger l’ergonomie et le bois depuis Bützberg, Horgenglarus perpétue le bois cintré à Glaris depuis 1880, Wogg développe des systèmes techniques en Argovie et Röthlisberger édite des meubles d’auteur à Gümligen. Ce qui les relie, c’est une production largement suisse, une orientation vers des objets réparables et durables, et une longévité qui se compte le plus souvent en dizaines d’années.
Pour un acheteur, cela se traduit par une règle simple : ces meubles coûtent cher à l’achat mais sont conçus pour durer, se réparer et parfois se revendre. C’est moins une question de prestige que de coût d’usage sur le long terme. Si vous hésitez sur le budget global d’un aménagement, notre guide pour planifier son budget d’aménagement intérieur aide à replacer ces achats dans un projet complet.
Sources
- Vitra (histoire, siège, campus) : Wikipedia, Vitra (furniture)
- USM (fondation 1885, système Haller) : Wikipedia, USM Modular Furniture
- De Sede (origine 1962, DS-600, Klingnau) : Wikipedia (de), De Sede
- Girsberger (fondation 1889, Bützberg, brevets) : Girsberger, histoire de l’entreprise
- Horgenglarus (1880, Glaris, chaise Classic) : Wikipedia (de), Horgenglarus
- Wogg (1983, Rollfront, distinctions) : Site officiel Wogg
- Röthlisberger (Gümligen, Kollektion, prix) : Röthlisberger, historique