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Le design décalé : quand l'humour entre dans le mobilier

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Le design décalé consiste à concevoir des meubles et des objets qui surprennent, amusent ou dérangent volontairement les habitudes visuelles, sans renoncer à leur usage. Loin d’être une plaisanterie de 1er avril, c’est un courant documenté du design du XXe siècle, porté par des noms entrés dans les collections des grands musées. Un canapé en forme de bouche, un porte-manteau cactus, un fauteuil qui ressemble à une pelouse : ces pièces font sourire, mais elles ont été pensées, produites et vendues comme du mobilier à part entière. Cet article retrace d’où vient cette famille de design, présente ses objets fondateurs et propose une méthode concrète pour introduire une dose d’humour chez soi sans transformer son salon en cabinet de curiosités.

Ce qu’on appelle vraiment « design décalé »

Le terme n’a rien d’officiel. Il regroupe plusieurs démarches qui ont en commun de jouer avec les attentes : le design radical italien des années 1960 et 1970, le postmodernisme des années 1980 et le design conceptuel néerlandais des années 1990. Ces courants partagent un refus du fonctionnalisme strict, celui qui veut qu’un objet se réduise à sa fonction et à une forme sobre. À la place, ils réintroduisent le récit, l’ironie, la référence culturelle et parfois la critique sociale.

Il faut distinguer trois registres qui se mélangent souvent dans le langage courant. Le premier est l’humour formel : l’objet imite autre chose (une bouche, un rocher, un gazon). Le deuxième est l’ironie culturelle : l’objet cite un style ancien ou une image populaire pour la détourner. Le troisième est la charge critique : l’objet porte un message sur la société ou la production industrielle. Une même pièce peut relever des trois à la fois, ce qui explique qu’un « meuble drôle » puisse aussi être une œuvre exposée au musée.

Cette histoire prolonge et bouscule les grands courants du mobilier moderne. Pour situer le point de départ contre lequel ces designers se sont construits, notre article sur l’influence du Bauhaus sur le design contemporain donne le contexte fonctionnaliste utile.

Les origines : le design radical italien (années 1960 et 1970)

L’humour dans le mobilier prend une forme organisée en Italie, à Turin puis à Milan, au milieu des années 1960. La maison Gufram en est l’exemple le plus net. Fondée en 1966 à partir de la menuiserie Gugliermetto Fratelli Mobile, dans la région de Turin, elle sert de laboratoire créatif pour expérimenter de nouveaux matériaux. Sous l’impulsion de son directeur créatif Giuseppe Raimondi, arrivé la même année, Gufram s’associe à des artistes et architectes proches de l’Arte Povera et de l’architecture radicale.

L’innovation technique compte autant que l’idée. Gufram détourne la mousse de polyuréthane, alors surtout utilisée comme calage de protection dans le transport, pour en faire des sièges entiers. Ce matériau souple, moulable et coloré rend possibles des formes impossibles à obtenir avec un cadre en bois traditionnel. Quelques pièces sont devenues des repères :

Le Pratone, littéralement « grande pelouse », est un siège de 1971 signé Giorgio Ceretti, Pietro Derossi et Riccardo Rosso. C’est un carré de hauts brins d’herbe en mousse dans lequel on s’affale. Il figure parmi les cent chefs-d’œuvre du design conservés au Vitra Design Museum. Le Cactus, porte-manteau de 1972 dessiné par Guido Drocco et Franco Mello, est entré dans la collection du Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum de New York. La série Capitello et le siège Attica, de Studio 65 (1972), reprennent la forme d’un chapiteau et d’une colonne antique en mousse molle : on s’assoit littéralement sur une ruine classique. Ces deux dernières pièces sont conservées au Metropolitan Museum of Art de New York.

La pièce la plus citée reste le canapé Bocca, réalisé par Studio 65 en 1970. Sa forme de lèvres pulpeuses s’inspire d’un portrait de Mae West peint par Salvador Dalí. Toujours produit aujourd’hui, il illustre parfaitement le principe du design radical : un objet qui fonctionne comme siège tout en étant d’abord une image.

La reconnaissance internationale de ce courant se joue en 1972, lorsque le Museum of Modern Art de New York organise l’exposition « Italy: The New Domestic Landscape », dirigée par Emilio Ambasz. Des pièces Gufram y sont montrées, puis acquises pour la collection permanente. À partir de là, ces meubles-provocations entrent officiellement dans l’histoire du design plutôt que dans la seule rubrique des curiosités. Sur le rôle plus large de l’Italie dans notre culture du meuble, voir notre analyse de l’influence du design italien sur le mobilier suisse.

Gaetano Pesce : l’émotion et l’imperfection comme méthode

Parmi les designers qui ont fait de l’humour et de l’imperfection un outil sérieux, Gaetano Pesce (1939-2024) occupe une place à part. Architecte formé à l’université de Venise, notamment auprès de Carlo Scarpa, il a mené une carrière de plus de cinquante ans entre architecture, urbanisme et design industriel.

Son objet le plus connu est le fauteuil que l’on appelle selon les cas UP5, La Mamma, Big Mama ou Donna, édité par B&B Italia (à l’origine C&B Italia). Sa forme généreuse, prolongée par un pouf sphérique relié par un cordon, n’est pas qu’une fantaisie visuelle. Pesce voulait, selon ses propres déclarations rapportées par la commissaire d’exposition Maria Cristina Didero, évoquer la condition des femmes : le siège peut se lire comme une figure maternelle et le pouf comme un enfant, mais le cordon peut aussi se voir comme un boulet, image de l’assignation domestique. Un demi-siècle plus tard, l’objet continue d’être discuté pour ce double niveau de lecture.

La démarche de Pesce est instructive pour comprendre le design décalé sérieux. À partir de 1987, il travaille des matériaux ordinaires comme la résine liquide, la mousse et l’uréthane, et il organise volontairement des variations sur la chaîne de production : les ouvriers modifient légèrement les proportions, de sorte que chaque pièce d’une série diffère des autres. Il parlait d’objets « imparfaits et chaleureux ». L’humour, chez lui, n’est pas un gadget ajouté : c’est une manière de remettre l’émotion humaine au centre d’objets industriels censés être neutres et identiques.

Memphis : le postmodernisme qui assume la « blague »

Le passage de l’humour du milieu radical au grand public se fait avec le groupe Memphis. Fondé à Milan par le designer Ettore Sottsass, le collectif est actif de 1980 à 1987. L’histoire de sa naissance est bien connue : le 6 décembre 1980, Sottsass réunit chez lui de jeunes designers et architectes pour discuter de l’avenir du design. Le nom « Memphis » vient d’un disque de Bob Dylan, « Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again », qui tournait en boucle pendant la réunion.

Memphis produit des meubles, des luminaires, des tissus, des tapis, des céramiques et des objets en verre. Le style est immédiatement reconnaissable : stratifié plastique coloré, terrazzo, formes asymétriques, motifs géométriques criards, références assumées à des styles exotiques ou anciens. La bibliothèque Carlton de Sottsass, avec ses étagères obliques disposées comme une silhouette humaine, en est l’emblème.

Ce qui rend Memphis pertinent ici, c’est que ses propres contemporains l’ont reçu comme une provocation à moitié sérieuse. Terence Conran, figure majeure du design britannique, disait que « Sottsass le voulait comme une blague. C’est de la camelote-blague. » Le designer Jasper Morrison a décrit la « sueur froide », le « choc » et la « panique » ressentis en découvrant les objets Memphis, avant d’en ressentir aussi une forme de libération face aux règles établies. On a résumé le style par une formule restée célèbre : « un mariage forcé entre le Bauhaus et Fisher-Price ». Sottsass quitte le groupe en 1985, qui se dissout en 1987, mais l’esthétique Memphis irrigue toute la culture visuelle du milieu des années 1980 au milieu des années 1990.

Alessandro Mendini, autre figure du design postmoderne et radical italien, prolonge cette veine. Rédacteur en chef des revues Casabella puis Domus, il signe le fauteuil Proust, un modèle de style ancien entièrement recouvert d’un motif pointilliste multicolore. L’objet cite le mobilier bourgeois pour mieux le désamorcer : c’est de l’humour par citation.

Droog : le design conceptuel néerlandais des années 1990

La troisième grande vague est néerlandaise. Droog, entreprise de design conceptuel installée à Amsterdam, s’impose dans les années 1990 comme un des visages les plus connus du « Dutch Design ». Le mot néerlandais « droog » signifie « sec », au sens d’un humour pince-sans-rire. Droog a travaillé avec des designers devenus références, parmi lesquels Marcel Wanders, Hella Jongerius, Tejo Remy, Richard Hutten et Jurgen Bey.

L’esprit Droog déplace l’humour du côté de l’idée et du récit plutôt que de la seule forme rigolote. Une commode n’est plus un volume propre : elle devient un empilement de tiroirs récupérés, sanglés ensemble, qui raconte l’histoire d’objets de seconde main réunis. Une chaise peut être fabriquée à partir de chiffons compressés. Le message porte souvent sur le réemploi, la mémoire des objets et la critique de la production de masse. On est loin du gag : l’humour sert de porte d’entrée à un propos sur la consommation.

Cette logique de détournement et de réemploi rejoint des pratiques très actuelles et accessibles. Si l’idée de fabriquer du sens à partir de matériaux existants vous parle, notre tutoriel sur l’upcycling de palettes pour fabriquer ses propres meubles applique le même principe à l’échelle domestique.

Où voir ces pièces : le contexte suisse et voisin

L’intérêt du sujet, vu de Suisse, c’est que plusieurs de ces objets sont visibles et documentés à courte distance. Le Vitra Design Museum, à Weil am Rhein en Allemagne, se trouve juste de l’autre côté de la frontière près de Bâle ; son bâtiment est signé Frank Gehry. Vitra elle-même est une entreprise familiale suisse dont le siège est à Birsfelden, dans le canton de Bâle-Campagne, et qui édite les travaux de nombreux designers. C’est notamment au Vitra Design Museum qu’est conservé le Pratone de Gufram.

À Zurich, le Museum für Gestaltung (Musée du design) rassemble des collections de design industriel, de communication visuelle, d’architecture et d’artisanat, où le postmodernisme et le design radical ont leur place. Ces institutions permettent de vérifier de visu qu’un canapé-bouche ou un porte-manteau cactus ne sont pas des anecdotes, mais des jalons reconnus. Elles rappellent aussi que la Suisse, souvent associée à la sobriété et à la rigueur, entretient un rapport étroit avec ces expérimentations, ne serait-ce que par l’édition et la conservation. Pour la scène locale, voir nos portraits de designers de mobilier suisses célèbres et de mobilier signé par des designers suisses contemporains.

Pourquoi l’humour fonctionne en décoration

Au-delà de l’histoire, pourquoi introduire une pièce décalée chez soi ? Trois effets reviennent, et il vaut mieux les présenter sans les surestimer.

Le premier est l’effet de point focal. Un objet inattendu attire l’œil et organise la lecture d’une pièce. C’est un principe de composition classique : le regard a besoin d’un point d’accroche. Une pièce décalée joue ce rôle mieux qu’un énième meuble neutre.

Le deuxième est l’effet de conversation. Un objet qui raconte une histoire ou provoque un sourire crée un sujet d’échange avec les visiteurs. C’est un ressort social simple, mais réel : l’objet devient prétexte à parler.

Le troisième est l’effet d’appropriation. Un intérieur entièrement lisse ressemble à une salle d’exposition. Une note d’humour signe l’espace, le rend personnel et le distingue d’un catalogue. C’est là que le design décalé rejoint une question de fond : un intérieur doit-il impressionner ou ressembler à ceux qui l’habitent ?

Il faut rester honnête sur les limites. On lit parfois que l’humour dans l’habitat « réduit le stress » ou « améliore le bien-être » de façon mesurable. Ces affirmations relèvent surtout du bon sens et de l’expérience personnelle, pas d’un consensus scientifique établi et chiffré propre au mobilier. Mieux vaut donc parler d’un plaisir quotidien et d’un supplément de caractère que d’un bénéfice thérapeutique garanti.

Méthode : intégrer une pièce décalée sans rater son intérieur

Passons au concret. Le risque d’un objet drôle, c’est de lasser vite ou de déséquilibrer la pièce. Voici une manière de procéder qui limite les erreurs.

1. Une pièce forte, pas dix

La règle la plus fiable est celle de la retenue. Un seul objet vraiment décalé par pièce suffit, deux au maximum dans un grand volume. Au-delà, l’effet de surprise s’annule et l’ensemble bascule dans le fouillis. L’humour vit du contraste : il a besoin d’un fond sobre pour ressortir. Un salon aux lignes calmes met bien mieux en valeur un fauteuil sculptural qu’un salon déjà saturé de motifs.

2. Choisir le bon registre

Décidez du type d’humour que vous visez. Une pièce très figurative, comme un siège en forme d’objet, marque fort mais se remarque tout de suite et peut fatiguer. Une pièce ironique, qui détourne un style ancien, se découvre plus lentement et vieillit souvent mieux. Une pièce conceptuelle, faite de matériaux de récupération, porte un propos et se prête aux intérieurs qui assument une démarche. Le choix dépend de votre tolérance à l’audace sur la durée.

3. Ancrer l’objet dans une palette maîtrisée

Un objet décalé fonctionne mieux quand la couleur reste sous contrôle. Reprenez une teinte de l’objet dans un autre élément discret de la pièce, un coussin, un cadre, un tapis, pour l’intégrer au lieu de le laisser flotter. La couleur est un levier puissant, à manier avec méthode : nos articles sur la psychologie des couleurs dans le mobilier et sur le pouvoir des couleurs pastel aident à doser sans agresser l’œil.

4. Vérifier l’usage réel

Un meuble décalé reste un meuble. Avant l’achat, posez les questions ordinaires : cette assise est-elle confortable pour un vrai moment, cette table supporte-t-elle un usage quotidien, l’entretien est-il réaliste ? Certaines pièces cultes sont d’abord des objets d’exposition et se révèlent peu pratiques au jour le jour. Assumer ce statut décoratif est légitime, à condition de le savoir avant de payer.

5. Le faire soi-même, avec justesse

L’humour ne s’achète pas obligatoirement. Détourner un meuble ancien, jouer sur une finition inattendue ou réemployer un matériau produit souvent un effet plus personnel qu’une pièce de designer. C’est l’esprit de Droog appliqué au salon. Encore faut-il soigner l’exécution : un détournement bâclé se lit comme une négligence, pas comme une intention. Nos guides de bricolage, dont l’upcycling de palettes et le comparatif entre hacks IKEA et design suisse, montrent comment rester du bon côté de la ligne.

Les erreurs fréquentes

Quelques travers reviennent souvent et méritent d’être nommés.

Confondre décalé et kitsch involontaire. Le design décalé assume son second degré et repose sur une intention claire. Un objet simplement laid ou daté n’est pas décalé : il est raté. La différence tient à la maîtrise.

Multiplier les clins d’œil. Trop de pièces amusantes réunies produisent un effet de magasin de farces et attrapes. L’humour perd sa force quand il devient la norme d’une pièce.

Sacrifier l’usage sur toute la ligne. Un intérieur entièrement composé d’objets inconfortables devient invivable. Gardez des assises et des surfaces vraiment fonctionnelles, et réservez l’audace à quelques pièces.

Suivre une mode sans conviction. Le postmodernisme et l’esthétique Memphis reviennent régulièrement dans les tendances. Acheter décalé par simple suivisme donne des intérieurs vite datés. Le bon critère reste personnel : l’objet vous fait-il sourire à vous, durablement ?

Pour situer le design décalé dans une culture plus large

Le design décalé n’est pas une parenthèse : c’est une réaction récurrente au design sérieux, qui ressurgit chaque fois que le fonctionnalisme devient dominant. Il dialogue avec d’autres familles esthétiques présentes dans nos pages. Le design organique, fait de courbes et de confort, partage avec Pesce le goût des formes libres. À l’opposé, le minimalisme japonais appliqué au mobilier offre le fond calme sur lequel une pièce décalée ressort le mieux. Même une tendance saisonnière comme la couleur Pantone de l’année appliquée au mobilier ou le retour du rotin dans nos intérieurs peut se lire à travers ce prisme : quel écart cette mode propose-t-elle par rapport à la norme ?

En résumé

Le design décalé mérite mieux que l’étiquette de gadget. Derrière le canapé-bouche et le porte-manteau cactus se trouvent des maisons comme Gufram, des designers comme Sottsass, Pesce ou Mendini, des collectifs comme Memphis et Droog, et des pièces conservées au MoMA, au Metropolitan, au Cooper Hewitt et au Vitra Design Museum. L’humour y sert tour à tour de surprise formelle, de citation ironique et de critique sociale.

Chez soi, la leçon tient en peu de mots : une pièce forte plutôt que dix, un fond sobre pour la faire ressortir, une couleur maîtrisée, un usage vérifié, et de la sincérité dans le choix. Un intérieur qui vous fait sourire chaque jour n’a rien d’une farce de printemps. C’est une décision de goût, aussi sérieuse que n’importe quelle autre.

Sources